Conduite du changement

La conduite du changement, modèle par modèle

Lewin, Kotter, ADKAR, la courbe du changement, Bridges : ces cinq modèles de conduite du changement décrivent le même trajet, celui d’une organisation qui passe d’une façon de travailler à une autre. Ils ne s’arrêtent pas aux mêmes endroits, parce qu’ils ne répondent pas à la même question. L’un regarde l’organisation, un autre la direction, un autre chaque personne, un autre encore ce que les équipes ressentent ou ce qu’elles perdent. Le bon modèle est celui qui répond à la question que vous vous posez.

Plan des lignes. Cinq modèles, un même trajet, de gauche à droite : préparer le changement, basculer, l’ancrer. Les correspondances d’une ligne à l’autre sont approximatives — chaque modèle découpe le temps à sa façon. Hors plan : l’analyse stratégique de Crozier et Friedberg, qui ne décrit pas un trajet mais le terrain.

À quoi sert un modèle de conduite du changement

Un modèle rend trois services. Il donne un vocabulaire commun : quand un comité de direction parle de « succès rapides » ou de « zone neutre », chacun voit de quoi il s’agit. Il sert de liste de contrôle, pour ne pas oublier une étape jugée évidente. Il aide enfin à situer où l’on en est — ce qui évite de répondre à une inquiétude par une formation, ou à un manque de compétence par une réunion d’information.

Il ne prédit rien. Aucun de ces modèles n’a la valeur d’une loi : ce sont des cadres de lecture, tirés de l’observation, et ils valent par l’usage qu’on en fait. D’où l’intérêt de connaître, pour chacun, sa provenance, son point de vue et ce qu’il laisse de côté.

Le modèle de Lewin : dégel, mouvement, regel

Kurt Lewin, « Frontiers in Group Dynamics », Human Relations, 1947

C’est le plus ancien et le plus simple. Pour Kurt Lewin, psychologue et pionnier de la psychologie sociale, un groupe se maintient dans un équilibre entre des forces qui poussent au changement et des forces qui le retiennent. Pour qu’il change, il faut d’abord rompre cet équilibre — le dégel —, puis faire évoluer les pratiques, puis les stabiliser à leur nouveau niveau — le regel. On lit aussi, en français, décristallisation, déplacement et recristallisation.

Sa force est pédagogique : trois temps, qu’une équipe retient en une réunion. Il désigne surtout l’étape que les projets sautent le plus volontiers, le dégel. Annoncer une nouvelle organisation à des équipes pour qui l’actuelle fonctionne très bien, c’est demander le mouvement sans avoir fait le dégel.

Deux réserves. L’idée d’un état final stable convient mal aux entreprises où les projets se chevauchent : le regel n’arrive jamais. Et Lewin n’a consacré que quelques lignes à ces trois étapes ; une étude publiée en 2016 dans la même revue montre que le « modèle en trois temps » enseigné aujourd’hui a surtout été construit après sa mort, en 1947. Son apport le plus solide est ailleurs : l’analyse des forces en présence, qui reste un bon exercice de diagnostic avant tout projet.

Lewin · 3 étapes

1Préparer

  1. Dégel unfreezingRendre l’état actuel discutable : montrer ce qu’il coûte avant de proposer autre chose.

2Basculer

  1. Mouvement movingEssayer la nouvelle façon de faire, avec un droit à l’erreur et un appui visible.

3Ancrer

  1. Regel freezingStabiliser : règles, outils, rituels et critères d’évaluation alignés sur la nouvelle pratique.
Point de vue
Le groupe, l’organisation
Question posée
Dans quel ordre les choses doivent-elles bouger ?
Angle mort
La conduite du projet, et les changements qui ne s’arrêtent jamais

Le modèle de Kotter : huit étapes menées par la direction

John P. Kotter, « Leading Change: Why Transformation Efforts Fail », Harvard Business Review, 1995

John Kotter, professeur à la Harvard Business School, a tiré ses huit étapes de l’observation de plus d’une centaine d’entreprises engagées dans une transformation : chacune répond à une erreur qu’il avait vu commettre. D’où la forme du modèle, une séquence d’actions confiée à la direction, de l’urgence à l’ancrage dans la culture.

C’est le plus complet pour piloter un programme. Il oblige à se poser tôt des questions qu’on repousse volontiers : la coalition de pilotage a-t-elle vraiment du poids ? La vision tient-elle en quelques phrases ? Quels succès visibles peut-on obtenir, et à quelle échéance ?

Ses limites tiennent à sa forme. Il est descendant : il dit ce que fait la direction, presque rien de ce que vivent les équipes. Il est séquentiel, ce qui suppose un changement doté d’un début et d’une fin. Kotter l’a lui-même admis en proposant en 2014, dans « Accelerate », de mener ces actions en parallèle, par un réseau de volontaires qui double la hiérarchie. Quant aux succès rapides, ils tournent vite à l’affichage quand ils sont fabriqués pour la communication plutôt qu’obtenus.

Kotter · 8 étapes

1Préparer

  1. Créer un sentiment d’urgence Faire partager pourquoi attendre coûtera plus cher que bouger.
  2. Former une coalition de pilotage Assez de poids, de compétence et de crédibilité pour entraîner les autres.
  3. Élaborer une vision et une stratégie Une destination qui tienne en quelques phrases.
  4. Communiquer la vision Souvent, par tous les canaux, et d’abord par les actes des dirigeants.

2Basculer

  1. Donner les moyens d’agir Lever ce qui bloque : procédures, structures, systèmes de primes, managers.
  2. Obtenir des succès rapides Des résultats visibles, réels, attribués à la démarche.

3Ancrer

  1. Consolider et poursuivre S’appuyer sur les premiers gains pour aller plus loin, sans crier victoire trop tôt.
  2. Ancrer dans la culture Recrutement, promotions, récit de l’entreprise : ce qui fait tenir sans effort.
Point de vue
La direction
Question posée
Que doit faire la direction, et dans quel ordre ?
Angle mort
Ce que vivent les équipes et chaque personne

Le modèle ADKAR : ce qu’il faut à chaque personne pour changer

Jeff Hiatt, « ADKAR: A Model for Change in Business, Government and our Community », Prosci, 2006

ADKAR change d’échelle : il ne regarde plus l’organisation, mais chaque personne concernée. Jeff Hiatt, fondateur du cabinet Prosci, part d’une idée simple — une organisation ne change qu’à travers les personnes qui la composent — et décrit cinq acquis, dans cet ordre : conscience, désir, connaissance, capacité, renforcement. L’acronyme vient des termes anglais.

Son intérêt est diagnostique. Quand l’usage d’un nouvel outil ne décolle pas, la réponse réflexe est une formation de plus. ADKAR invite à chercher le premier maillon manquant : si les gens ne voient pas pourquoi l’outil existe, ou n’ont aucune envie de s’en servir, la formation agit sur la troisième marche alors que le blocage est sur la première ou la deuxième. Prosci parle de barrier point, le point de blocage.

Il a les limites de son échelle : il voit mal les jeux de pouvoir, les effets de groupe et les contraintes d’organisation, qui pèsent parfois plus que la volonté de chacun. C’est aussi le modèle propriétaire d’un cabinet qui vend formations et certifications ; rien n’empêche de s’en servir comme simple grille de lecture.

ADKAR · 5 étapes

1Préparer

  1. Conscience AwarenessPourquoi changer ? La personne comprend la raison du changement.
  2. Désir DesirePourquoi moi ? Elle veut y prendre part.

2Basculer

  1. Connaissance KnowledgeComment ? Elle sait ce qu’il faut faire autrement.
  2. Capacité AbilityPuis-je le faire ? Elle y parvient en situation réelle, pas seulement en formation.

3Ancrer

  1. Renforcement ReinforcementEst-ce que ça tient ? Ce qui soutient la nouvelle pratique dans la durée.
Point de vue
La personne
Question posée
Qu’est-ce qui manque à cette personne pour changer ?
Angle mort
Le pouvoir, les effets de groupe, les contraintes d’organisation

La courbe du changement : ce que traversent les équipes

D’après Elisabeth Kübler-Ross, « On Death and Dying », 1969

La courbe du changement, qu’on appelle aussi courbe du deuil, vient d’un tout autre domaine. Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre née à Zurich, décrivait en 1969 les réactions de patients en fin de vie : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Les entreprises ont repris ces étapes pour décrire la réaction à un changement imposé, en les dessinant comme une courbe : le moral baisse après l’annonce, touche un creux, puis remonte. On y traduit souvent la dépression par le découragement, et beaucoup de versions ajoutent un choc au départ et un engagement à l’arrivée.

Elle rappelle que ces réactions sont normales et qu’elles passent : la colère d’une équipe la semaine de l’annonce dit peu de chose de ce qu’elle fera six mois plus tard. Elle aide aussi à choisir le moment de chaque action : on n’envoie pas en formation des gens encore dans le déni, on les informe.

Elle demande pourtant de la prudence. Les étapes ne se suivent pas dans un ordre fixe — Kübler-Ross l’a elle-même précisé, et la recherche sur le deuil ne l’a pas confirmé. Surtout, la courbe invite à traiter toute objection comme une étape qu’il suffirait d’attendre. Une équipe qui conteste peut avoir raison : la courbe ne dit pas si le projet est bon.

Courbe · 5 étapes

1Préparer

  1. Déni denial« On a déjà vu passer trois réorganisations, celle-ci passera aussi. »

2Basculer

  1. Colère anger« Personne ne nous a demandé notre avis. »
  2. Marchandage bargaining« D’accord, mais pas pour notre service, ou pas avant l’an prochain. »
  3. Découragement depression« De toute façon, on n’y arrivera pas avec ces moyens. »

3Ancrer

  1. Acceptation acceptance« Bon. Comment est-ce qu’on s’organise ? »
Point de vue
Les émotions
Question posée
Où en sont les équipes, et de quoi leur parler maintenant ?
Angle mort
Le bien-fondé des objections

La transition selon Bridges : ce qui se termine avant ce qui commence

William Bridges, « Managing Transitions: Making the Most of Change », 1991

William Bridges distingue deux choses que les projets confondent. Le changement est un événement extérieur, avec une date : un déménagement, une fusion, un nouvel organigramme. La transition est le travail intérieur que ce changement impose aux personnes, et elle suit son propre calendrier. Elle commence, selon lui, non par un début mais par une fin : avant d’investir la nouvelle situation, il faut quitter l’ancienne.

Entre les deux s’étend la zone neutre, où l’ancien ne fonctionne plus et le nouveau pas encore. C’est la phase la plus inconfortable, celle où l’on doute et où l’on s’use ; c’est aussi, pour Bridges, celle où naissent les idées les plus neuves, parce que les habitudes y sont suspendues.

Son apport pratique est de nommer les pertes. Un changement présenté uniquement par ses bénéfices laisse chacun seul avec ce qu’il perd : une expertise qui ne vaut plus, un statut, une équipe, un trajet. Le dire, et le reconnaître, désarme une bonne part de ce qu’on appellera ensuite résistance.

Bridges · 3 étapes

1Préparer

  1. La fin EndingCe qui s’arrête et ce que chacun y perd : un statut, un savoir-faire, une équipe, une habitude.

2Basculer

  1. La zone neutre Neutral ZoneL’entre-deux : l’ancien ne fonctionne plus, le nouveau pas encore. Déroutant, et propice aux idées.

3Ancrer

  1. Le nouveau départ New BeginningLes nouveaux rôles sont investis, pas seulement appliqués.
Point de vue
Ce que les gens quittent
Question posée
Qu’est-ce qui se termine pour eux ?
Angle mort
Le pilotage du projet lui-même

Hors plan : lire les résistances comme des stratégies

Michel Crozier et Erhard Friedberg, « L’Acteur et le Système », Seuil, 1977

Le dernier cadre n’est pas un trajet, c’est une carte du terrain. Pour Michel Crozier et Erhard Friedberg, sociologues des organisations, chacun dispose dans une organisation d’une marge de liberté, et la défend. Son pouvoir tient aux zones d’incertitude qu’il maîtrise : le technicien qui seul sait réparer la machine, le service qui tient les données, le commercial qui connaît les clients.

Sous cet angle, une résistance n’est ni irrationnelle ni psychologique : c’est une stratégie. Un projet qui rend une procédure transparente retire à quelqu’un la zone d’incertitude qui faisait son poids. Avant de chercher à convaincre, mieux vaut dresser la liste de ce que le changement redistribue — qui gagne de la marge, qui en perd — et traiter ces pertes explicitement. C’est souvent là qu’un projet bloque, bien plus que dans la communication.

Point de vue
Les acteurs et leurs marges de manœuvre
Question posée
Qui gagne du pouvoir, qui en perd ?
Angle mort
Les émotions et le calendrier du projet

Quel modèle pour quelle situation

Aucun modèle ne couvre tout. Le point de départ est la question qu’on se pose ; le tableau propose un premier choix, qu’un second modèle vient souvent compléter.

Choisir un modèle selon la situation
SituationCommencer parParce que
La direction lance une transformation d’ampleur et doit rallier ses cadres.KotterIl organise le travail de la direction, étape par étape.
Un nouvel outil est déployé et l’usage ne décolle pas.ADKARIl situe le blocage, souvent en amont de la formation.
Réorganisation, fusion, postes supprimés ou transformés.Bridges, puis la courbeIl nomme ce que les gens perdent ; elle, ce qu’ils traversent.
Un service ou des experts freinent le projet sans le dire.Crozier et FriedbergLeur analyse montre ce que le projet leur retire comme marge de manœuvre.
Il faut expliquer la démarche à une équipe en dix minutes.LewinTrois temps, que chacun retient.
Les projets se succèdent et se chevauchent sans fin.Kotter, version 2014Il y abandonne la séquence pour des actions menées en parallèle.

Ce qu’aucun modèle ne fait à votre place

Un modèle décrit ; il ne décide pas. Les choix qui font réussir ou échouer un changement se prennent en dehors du schéma : qui pilote, avec quels moyens, ce qu’on accepte d’arrêter pour faire de la place au nouveau.

Le premier de ces choix est l’exemplarité. Les équipes lisent les actes plus que le plan : un comité de direction qui annonce plus de transversalité et continue de trancher en silo défait en une réunion ce que dix ateliers ont construit. Aucune étape de Kotter, aucun maillon d’ADKAR ne compense cet écart.

Une précaution, enfin, sur un chiffre qu’on rencontre partout : « 70 % des projets de changement échouent ». Le chercheur britannique Mark Hughes en a remonté les sources en 2011 ; aucune ne repose sur une mesure empirique solide. Mieux vaut ne pas s’en servir pour justifier un projet.

Reste à organiser la démarche elle-même : qui porte le projet, sur quels relais s’appuyer, comment associer les équipes. Pour cette mise en œuvre, voir les leviers d’une démarche en entreprise, des ambassadeurs aux ateliers.

Questions fréquentes

Quelles sont les trois étapes du changement ?

On cite en général celles de Kurt Lewin : le dégel, qui rend l’état actuel discutable ; le mouvement, pendant lequel les nouvelles pratiques s’installent ; le regel, qui les stabilise. Ce découpage reste utile pour expliquer une démarche, à condition de ne pas attendre un état final figé : dans la plupart des entreprises, un changement en chevauche un autre.

Qu’est-ce que la courbe du changement ?

C’est la transposition à l’entreprise des étapes décrites en 1969 par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross à propos de patients en fin de vie : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Elle représente l’évolution du moral des équipes après l’annonce d’un changement. Utile pour anticiper les réactions et choisir le moment de chaque action, elle ne décrit pas un ordre obligatoire.

Faut-il choisir un seul modèle ?

Non. Les combinaisons les plus fréquentes associent un modèle de pilotage, comme Kotter ou Lewin, à un modèle centré sur les personnes, comme ADKAR ou Bridges. La seule précaution est de ne pas mélanger les vocabulaires dans la communication interne : les équipes doivent entendre un seul langage.

Le modèle de Kotter est-il encore d’actualité ?

Oui pour structurer un programme piloté par la direction, moins pour des organisations en transformation continue. Kotter l’a lui-même fait évoluer en 2014, dans « Accelerate » : les actions y sont menées en parallèle, par un réseau de volontaires qui complète la hiérarchie, plutôt que l’une après l’autre.

Pourquoi les salariés résistent-ils au changement ?

Rarement par mauvaise volonté. Le biais de statu quo, décrit en 1988 par les économistes William Samuelson et Richard Zeckhauser, pousse chacun à préférer la situation existante. Et, selon l’analyse de Michel Crozier et Erhard Friedberg, tout changement redistribue les marges de manœuvre : ceux qui en perdent défendent leur position. Une résistance est d’abord une information sur ce que le projet coûte à quelqu’un.

Sources

  1. Kurt Lewin, « Frontiers in Group Dynamics », Human Relations, vol. 1, 1947.
  2. Stephen Cummings, Todd Bridgman, Kenneth G. Brown, « Unfreezing change as three steps: Rethinking Kurt Lewin’s legacy for change management », Human Relations, vol. 69, 2016.
  3. John P. Kotter, « Leading Change: Why Transformation Efforts Fail », Harvard Business Review, mars-avril, 1995.
  4. John P. Kotter, « Accelerate: Building Strategic Agility for a Faster-Moving World », Harvard Business Review Press, 2014.
  5. Jeff Hiatt, « ADKAR: A Model for Change in Business, Government and our Community », Prosci, 2006.
  6. Elisabeth Kübler-Ross, « On Death and Dying », Macmillan, 1969.
  7. Elisabeth Kübler-Ross, David Kessler, « On Grief and Grieving », Scribner, 2005.
  8. William Bridges, « Managing Transitions: Making the Most of Change », Addison-Wesley, 1991.
  9. Michel Crozier, Erhard Friedberg, « L’Acteur et le Système. Les contraintes de l’action collective », Seuil, 1977.
  10. Mark Hughes, « Do 70 per cent of all organizational change initiatives really fail? », Journal of Change Management, vol. 11, 2011.
  11. William Samuelson, Richard Zeckhauser, « Status Quo Bias in Decision Making », Journal of Risk and Uncertainty, vol. 1, 1988.